Avec Château Vignelaure, le rouge retrouve des couleurs

Publié le 21 novembre 2022

Bengt Sundstrom, propriétaire de Château Vignelaure depuis 2007. © J. Dukmedjian

Dans un paysage viticole provençal presque exclusivement dédié au vin rosé, Château Vignelaure fait figure d’exception : depuis 50 ans, le domaine est d’abord réputé pour ses grands vins rouges de garde.

Le destin d’un grand domaine se joue parfois à peu de chose. Dans le cas de Château Vignelaure, ce peu de chose pourrait se résumer à une annonce dans un grand quotidien financier britannique. “Nous étions en route pour visiter une maison de vacances à acheter en Toscane, quand nous avons repéré une villa à vendre, dans le Financial Times. C’était sur notre chemin : nous l’avons visitée et nous sommes tombés sous le charme, avec mon épouse” raconte Bengt Sundstrom, le propriétaire de Château Vignelaure, avec une passion toujours intacte. Le couple ignore alors à l’époque que sur les 200 hectares de la propriété, plusieurs dizaines sont constitués de vignes… “Notre connaissance du vin était à l’époque assez limitée” glisse Bengt Sundstrom : elle s’est, depuis 2007, largement perfectionnée.

Sous leur impulsion, le domaine a opéré une véritable renaissance, 40 ans après sa création ex nihilo par Georges Brunet. C’est grâce à l’intuition de ce dernier que Château Vignelaure est né, à la fin des années 60, à une époque où les vins de Provence étaient loin d’avoir la réputation qu’ils ont aujourd’hui. Propriétaire de Château La Lagune, un cru classé du Haut-Médoc, il vend alors son domaine pour s’installer en Provence, à Rians, et détecte le potentiel du terroir argilo-calcaire des terres environnant la bastide. Il innove à l’époque, en plantant du cabernet-sauvignon, issu de sélections massales de vignes du Médoc, et en choisissant des élevages longs, en fûts, “à la bordelaise” résume Philippe Bru, l’actuel directeur général de Château Vignelaure. La cave enterrée, aux dimensions de cathédrale et abritant des centaines de barriques, témoigne aussi des origines de son créateur. Le succès – dès cette époque, le Château Vignelaure est sur les cartes des grandes tables étoilées – est alors proportionnel aux investissements réalisés dans les vignes et pour construire le caveau, qui s’étage sur plusieurs niveaux.

Pas un outil de défiscalisation

Passé de mains en mains à compter de 1985 – le dernier propriétaire l’a acquis en 1994 et revendu à Mette et Bengt Sundstrom –, le domaine a, depuis, repris le chemin de l’excellence sous l’impulsion de ses nouveaux propriétaires et de Philippe Bru, son directeur général et œnologue. Arrivé seulement en 2007, cinq mois après la vente, ce dernier n’a plus quitté le lieu depuis. “Nous l’avons recruté pour ses compétences professionnelles, en premier lieu. Et aussi pour sa maîtrise de l’anglais et son sens de l’humour” résume Bengt Sundstrom, dans un grand éclat de rire.

Pour Philippe Bru, passé par de nombreux domaines, notamment en Australie, il a fallu s’adapter à un cépage et un terroir bien spécifique. “Le vignoble est situé dans des sols fortement caillouteux, entre 350 et 400 mètres d’altitude. Il en découle un climat frais, avec de gros écarts de températures entre les jours et les nuits : plus de 20 degrés séparent les maxima diurnes et les minima nocturnes. Ces conditions très particulières permettent une maturité douce et lente des raisins, avec d’excellents équilibres et des fraîcheurs surprenantes” détaille-t-il. Des conditions qui contribuent, de son point de vue, “au potentiel de garde des vins produits, sur les trois couleurs”. Quant à Mette et Bengt Sundstrom, l’un comme l’autre n’envisagent pas Château Vignelaure comme un outil de défiscalisation, “même si notre objectif reste l’équilibre financier du domaine” rappelle son propriétaire.

Ils sont très investis dans le domaine et sont présents périodiquement, tout au long de l’année” abonde Philippe Bru. En 15 ans, un travail d’ampleur a été réalisé dans les vignes et en cave, pour coller à l’objectif de “premiumisation” souhaité par les propriétaires et Philippe Bru : arrachage-replantation de plusieurs parcelles, modernisation d’une partie de la cuverie… L’effort a aussi porté sur l’élargissement de la gamme dans les trois couleurs, auxquels s’en est ajoutée une quatrième, avec le ‘vin orange’ issu d’une sélection de raisins vendangés plus tardivement. Au total, dix hectares de différents cépages (roussanne, sauvignon blanc, sémillon, rolle, viognier…) ont été plantés à partir de 2009, pour produire de grands blancs. “Une évidence” juge le directeur général du domaine, “au vu des conditions exceptionnelles” du terroir.

50 % de la production vendue à l’export

Un pari de départ que la demande croissante des consommateurs pour cette couleur a encore renforcé. Les blancs et les rosés – respectivement 20 % et 40 % de la production globale – sont certifiés en bio depuis cette date. Les rouges, commercialisés en AOP Coteaux d’Aix-en-Provence, le sont quant à eux depuis 2018. Cette dernière couleur représente toujours l’ADN du domaine et sa marque de fabrique. “Nous avons choisi de résister à la vague du rosé, même si la facilité aurait été de tout basculer vers cette couleur” confie sans regret Philippe Bru. Les différentes cuvées en rouge bénéficient, à cet égard, de toutes les attentions : la vendange est manuelle (à l’instar de l’ensemble du vignoble) et les différents lots sont, après trois semaines de macération, élevés en fûts de chêne pendant 18 à 24 mois. À l’issue de la phase d’assemblage et de mise en bouteilles (et magnums), le vin est enfin mis à vieillir au minimum deux ans en chais…

Sur le plan commercial, la moitié des 250 000 bouteilles produites annuellement est destinée au marché export, soit 16 pays, dont les USA, le Canada, la Suède, le Danemark bien sûr, le Royaume-Uni et le Japon… friand de Château Vignelaure rouge. “Jusqu’à 2007, le marché français était un peu délaissé” confie Philippe Bru, qui a pris son bâton de pèlerin pour le reconquérir ou, à tout le moins, convaincre les acheteurs que l’exigence de qualité impulsée par le fondateur du domaine était restée intacte. La démarche semble avoir porté ses fruits : les vins du domaine figurent à la carte de 35 étoilés Michelin en France et dans les stocks des cavistes hexagonaux, soit 87 % du chiffre d’affaires, le reste étant assuré via la vente au domaine.

Julien Dukmedjian


Les vins sont élevés en fûts de chêne pendant 18 à 24 mois. © J. Dukmedjian

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