Cluster Provence Rosé : l’eau, un dossier brûlant à réfléchir collectivement

Publié le 07 novembre 2022

Les assises de l’agroécologie, organisées par le Cluster Provence Rosé, ont rassemblé près d’une centaine de participants, le 14 octobre à Brignoles (© G.L Lantes)..

Le 14 octobre à Brignoles, dans les locaux de l’ICV Provence, le Cluster Provence Rosé organisait la 2e édition de ses assises de l’agroécologie. Cette année, c’est autour de la thématique cruciale de l’eau que les participants étaient invités à se retrouver.

“Cette année encore en particulier, on voit que le contexte hydrique se tend. Cela pourrait, à terme, impacter la question de la disponibilité de la ressource. Le Cluster et la profession viticole travaillent pour faire mieux avec moins. Et nous avons voulu présenter le travail que nous réalisons pour aller vers la transition de nos modèles”, présente Philippe Brel, président du Cluster Provence Rosé et directeur d’Estandon Coopérative en Provence.

Des pratiques culturales à la gestion de l’irrigation, les leviers de gestion de l’eau au vignoble sont multiples. Au sein du Cluster – qui rassemble des entreprises de l’amont et de l’aval de la production viticole –, le groupe ‘Sol vivant’ a pour objectif d’évaluer de nouvelles pratiques, dans l’optique d’adapter le vignoble au changement climatique et aux enjeux environnementaux. “Ce groupe a notamment été créé pour lever les craintes quant à l’implantation de couverts végétaux”, introduit Bruno Pèbre, ingénieur agronome chez Racine.

Sol vivant : retours de terrain sur les couverts végétaux

Voilà trois ans maintenant que différents tests sont conduits et suivis chez des vignerons clients des opérateurs du Cluster. “Sur une parcelle en première année d’enherbement un rang sur deux, on a fait des mesures et l’on voit une action du couvert sur la vie microbiologique du sol dès la première année. Sur une autre parcelle, en test depuis trois ans, la quantité de champignons et bactéries actifs est très nettement supérieure sur la partie enherbée par rapport à la partie nue. Et cette vie agit sur la microporosité du sol. Un autre effet observé est la stabilité structurale sur les modalités enherbées”, introduit Bruno Pèbre.

Et si l’enherbement peut faire concurrence à la vigne, “la meilleure vitesse de pénétration de l’eau sur les sols enherbés réalimente aussi plus rapidement et plus profondément la réserve en eau du sol”, souligne-t-il. Le couvert vient également amortir les variations de stress hydrique pour la plante. “Le couvert constitue un écran qui amortit les températures et limite l’évaporation. La température minimum est en moyenne de 8 % supérieure avec couvert, et la température maximale de 16,5 % inférieure”, précise le conseiller de Racine.

Les mesures par chambre à pression des teneurs en eau des sols montrent, d’autre part, que les modalités où le couvert est broyé présentent un stress hydrique supérieur aux modalités où il est roulé. “Le roulage a un effet protecteur”, confirme Bruno Pèbre.

Enfin, en matière de production, le groupe ‘Sol vivant’ n’observe pas de différence majeure de récolte selon les différentes modalités, même si les rendements et le poids moyen des grappes apparaissent légèrement plus élevés sur les modalités où le couvert est roulé.

Pour Justine Malaterre, ingénieure de Frayssinet, le couvert doit se réfléchir comme une co-culture, qui permet d’améliorer les sols et les performances des systèmes viticoles en contexte méditerranéen. L’entreprise travaille dans cette perspective sur le projet ‘Resamovitis’, entamé l’an dernier : il consiste à comparer un témoin nu sans amendement et un sol nu amendé à des sols couverts, avec et sans amendement. “Les premiers résultats montrent l’intérêt des deux leviers combinés sur le taux de couverture et la biomasse produite. Ils montrent aussi l’intérêt d’un semis précoce”, indique l’agronome.

Pour les membres du groupe ‘Sol vivant’, il faut surtout savoir être patient, car l’expérience des couverts végétaux se fait sur le long terme. Sans oublier la question des équipements pour être efficient, tant en matière d’implantation que d’entretien. “Il faut arriver à multiplier les terrains d’essais en Provence. Nous travaillons aussi sur les coûts. C’est une question complexe qui ne se limite pas à ce que l’on dépense en plus, mais inclut aussi des dépenses en moins, en énergies, en temps, en puissance de tracteur”, souligne enfin Stéphan Reinig, de chez Estandon.

Design de plantation et hydrologie régénérative

L’adaptation des itinéraires culturaux en région méditerranéenne chaude se pense dès la plantation. Au-delà du choix des cépages, de l’apport de matière organique, de la mise en place de couverts végétaux, il est avant tout essentiel pour Angel Garcìa Bamala, consultant viticole indépendant, de bien connaître le bilan hydrique de son vignoble, pour bien choisir les pentes et les orientations des rangs. “Aujourd’hui, l’exposition nord-sud est défavorable chez nous, surtout dans l’après-midi. On peut donc décaler l’orientation de 15° à 45° degré vers l’est, en fonction de la situation. Quand c’est possible, on peut aussi aller plus en altitude, pour profiter de températures et de radiations réduites”, note-t-il. La présence d’éléments d’ombrage (arbres, filets, panneaux photovoltaïques) a également un effet sur l’évapotranspiration. Le système de conduite est un autre levier d’action. “Il est important d’éviter la surexposition des feuilles et des grappes. Des systèmes éloignés du sol permettent par ailleurs de diminuer les températures, sans réduire l’interception des radiations. Si on est éloigné du sol, on travaille avec des températures moins élevées, donc on a moins d’évapotranspiration. Il faut aussi penser à la densité en fonction du potentiel productif de son sol, pour choisir la densité la plus haute, avoir ainsi un volume de racines plus important et limiter la concurrence des sarments sur un même pied”, conseille le consultant.

De son côté, Simon Ricard, ingénieur chez Permalab, travaille sur l’hydrologie régénérative. “Il s’agit de ralentir, répartir, infiltrer et stocker les eaux de pluie et de ruissellement”, explique-t-il. “Sécheresses et inondations sont dues à la dégradation du cycle de l’eau. Pour inverser la tendance, on peut jouer sur une double gestion, à la fois horizontale et verticale, qui s’appuie sur l’hydrologie, avec les chemins naturels et artificiels de l’eau, l’agronomie et l’agroforesterie, l’arbre ayant un impact majeur sur le cycle de l’eau”, explique-t-il. L’aménagement des parcelles avec des arbres, haies, bosquets, couverts, fossés ou encore marres doit ainsi permettre de gérer les flux intenses des épisodes méditerranéens, pour ralentir, répartir, infiltrer et stocker les eaux à l’échelle d’une ou plusieurs parcelles. Un autre levier est la plantation en “keyline”, à partir d’une courbe de niveau tracé perpendiculairement aux pentes, pour permettre une évacuation plus douce de l’eau.

Bien maîtriser son système d’irrigation et économiser la ressource

Enfin, la maîtrise du système d’irrigation, quand système d’irrigation il y a, est un autre élément clé. Et pour Marc Gelly, de la société AG-Irri, l’irrigation de précision ne se limite pas au goutte-à-goutte ou à la micro-aspersion. “L’irrigation de précision se base d’abord sur les besoins de la plante, la ressource disponible, l’adéquation entre les deux et les objectifs de production”,
souligne-t-il.

Observations et contrôles sont également essentiels au pilotage optimal de l’irrigation. “La maintenance du système est un aspect fondamental. On peut mettre 200 ou 20 000 euros d’équipement dans la parcelle, cela ne sert à rien si les réseaux d’irrigation ne fonctionnent pas comme il faut !”, insiste Marc Gelly. Et il convient d’abord de bien connaître son système : accès, raccordements, réseaux secondaires, disponibilité... La maintenance du système réclame de l’attention et du temps. “Il faut surveiller les compteurs, faire les nettoyages, les remises en eau, faire des purges régulièrement et ouvrir les fins de lignes de temps en temps, pour vérifier la couleur de l’eau. Il faut bien préparer l’hivernage : on va notamment démonter les parties où peut s’accumuler l’eau. Avec le gel, filtres et vannes peuvent casser”, préconise-t-il. “Un système optimal est un système qui permet de faire des économies d’eau”, plaide-t-il.