Domaine de La Giscle : le phœnix des Maures renaît de ses cendres

Publié le 16 août 2022

Pierre Audemard. (© G. Lantes)

Il y a près d’un an, le domaine viticole de La Giscle voyait une large part de ses installations s’envoler en fumée, à cause de l’incendie parti de Gonfaron le 16 août 2021. La famille Audemard consacre, depuis, toute son énergie à la reconstruction de l’exploitation.

Installé sur le versant sud des Maures, le domaine de La Giscle trouve ses origines à la fin du XVIe siècle, au moment du partage des terres seigneuriales. Les ancêtres de la famille Audemard y installent des cultures de blé, un moulin à farine, une magnanerie, puis, plus tard, de la vigne. C’est le grand-père de Pierre Audemard, aujourd’hui aux commandes de l’exploitation familiale, qui se concentre sur l’activité viticole, dans les années 50. À cette époque, le vin se vend uniquement en gros.

Les parents de Pierre commencent à développer la vente directe à l’aube des année 70. “Ils allaient avec des fruits et légumes du jardin et des bonbonnes de 30 litres dans les premiers campings du coin”, se souvient le vigneron. Quand il devient gérant de la société, en 1986, toute la production est vendue en direct.

Pierre développe en parallèle la bouteille. “En 1995, 100 % de la production en AOC Côtes de Provence était mise en bouteille. Puis, le Bib est apparu, ce qui nous a permis de conditionner 100 % des vins de pays. Depuis, plus aucune citerne n’est partie du domaine”, raconte-t-il.

Fort de cette dynamique de commercialisation, le domaine s’est agrandi, avec le double objectif de produire des vins de qualité en plus grande quantité. Et Pierre a le bonheur d’y travailler toujours en famille, avec son épouse, ses deux filles et son gendre, ainsi qu’avec un caviste et une vendeuse.

 

Le travail de plusieurs vies parti en fumée en une nuit

Tout bascule dans la nuit du 16 au 17 août. Le feu – parti de Gonfaron un peu plus tôt – approche du domaine. La famille lutte seule pour protéger vigne, matériel et bâtiments pendant de longues heures quand, vers 1 heure du matin, la cave s’embrase. Pierre part alors à moto chercher des renforts. La colonne de pompiers qu’il croise à moins d’un kilomètre de là ne peut intervenir, faute de gasoil suffisant. Un peu plus loin, il tombe sur un ami pompier. Un premier camion est dépêché chez les Audemard. Puis un second. Grâce au groupe électrogène de l’exploitation, les soldats du feu pompent l’eau de la piscine familiale pour stopper la progression des flammes. Hormis la partie la plus ancienne de la cave, où un petit musée était aménagé, le bâtiment – qui abritait aussi le caveau de vente, la cuverie, le chai à barriques, le stock de vin en bouteille, les matières sèches – est ravagé par le feu. Deux hangars, du matériel dételé et quelque 4 000 pieds de vignes brûlent également. Les dégâts s’élèvent à plus de 2,5 millions d’euros. Le triple du chiffre d’affaires du domaine.

Et pourtant, le lendemain, face à tant de désolation, épuisés, “nous étions surtout contents d’être tous ensemble”, confie Pierre, alors que l’incendie a causé la mort de deux personnes à 1,5 km à vol d’oiseau de chez lui.

 

Volonté et solidarité

Abasourdie, l’équipe du domaine n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Ce n’est de toute façon pas le genre de la maison. “Des collègues de différents corps de métier sont venus réparer les clôtures. Des fournisseurs et des confrères viticulteurs nous ont prêté du matériel. L’assurance nous a accompagnés. Les clients nous ont aussi soutenus. Ma fille a fait une cagnotte en ligne qui a permis de collecter plus de 70 000 euros. On a pu louer des tentes, y installer le pressoir et assurer les vendanges”, détaille Pierre Audemard.

En décembre, la démolition de ce qui reste de la cave marque le début de la reconstruction. “Je souhaite tout refaire à l’identique, retrouver la même atmosphère, la même âme, avec les pierres taillées, le bois, les voûtes et les piliers... Heureusement, on est assuré pour la reconstruction à l’identique. C’est absolument indispensable d’être bien assuré quand on se retrouve sans revenu, sans rien à vendre et avec des sous à sortir pour reconstruire”, explique le vigneron. Son assureur doit couvrir près de 70 % des pertes. Le domaine a, en parallèle, fait un emprunt pour compenser, car en dehors de l’assurance et de la formidable solidarité qui s’est exprimée, aucune aide ni indemnité quelconque n’a été accordée pour faire face à la catastrophe.

Bien sûr, depuis l’incendie, les habitudes de travail ont été totalement bouleversées. Faute d’installations nécessaires, tout a dû être réorganisé. “On y arrive !”, répète pourtant inlassablement Pierre Audemard. Son sourire et son énergie masqueraient presque les multiples difficultés qui compliquent le quotidien. “Quand on voit tous ces gens qui nous soutiennent, on ne peut pas baisser les bras. Ils méritent qu’on avance”, lance-t-il humblement. Soudain saisi par l’émotion : “Quand je pense à tous ceux qui sont là pour nous, d’une manière ou d’une autre, ça me colle le frisson”.

Depuis avril, l’aménagement d’une boutique et d’un espace de stockage temporaires ont permis au domaine de rouvrir ses portes au public. Une bouffée d’oxygène qui motive toute l’équipe. Au gré des allées et venues, Pierre Audemard a un mot pour chacun des visiteurs, auxquels il donne rendez-vous pour l’inauguration de la nouvelle cave, mi-janvier 2023.

Malgré les tensions engendrées par la guerre en Ukraine, le chantier avance. L’entreprise qui gère la reconstruction s’est engagée à prendre en charge 50 % du surcoût des matières premières. D’ici quelques jours, les cuves pourront intégrer le bâtiment. Juste à temps pour les vendanges. Le plan de plantation, poursuivi depuis cinq ans, viendra contrebalancer l’arrachage des vignes qui avaient grillé. 

Gabrielle Lantes


Pierre Audemard, sa famille et son équipe, sont heureux de pouvoir accueillir de nouveau leurs clients dans la boutique temporaire, aménagée en attendant la reconstruction de la cave. (© G. Lantes)

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