Inondations : nouvelle catastrophe pour l’agriculture du département

Publié le 04 décembre 2019

Chez Claire Bertin, la production de lauriers roses est à terre.

Une fois de plus, le département du Var a été très violemment touché par les intempéries de cette fin novembre. Six personnes y ont perdu la vie, et les dégâts sont considérables. De nouveau, l’agriculture varoise paie, elle aussi, un lourd tribut à cet énième aléa.

Quatre-vingt-six communes ont demandé la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle suite aux pluies et inondations qui ont frappé une grande partie du département, le week-end dernier. De Rians à Fréjus, en passant par l’ouest de la métropole toulonnaise, la Provence Verte, le centre Var ou encore l’aire dracénoise, de nombreuses entreprises agricoles ont été frappées de plein fouet. Maraîchage, horticulture, viticulture, arboriculture, grandes cultures, élevage sont touchés à des degrés divers. Maraîchers et horticulteurs essuient notamment de lourds dégâts dans la basse vallée de l’Argens et le secteur de Hyères. Encore.

“Sur toute la basse vallée de l’Argens, du Muy à Fréjus, 6 000 hectares sont impactés. Il y a eu plus de deux mètres d’eau”, constate Sébastien Perrin, secrétaire général de la Chambre d’agriculture et agriculteur du secteur. “Des cultures entières sont perdues en horticulture et maraîchage. Il y a aussi beaucoup de brèches le long des berges du fleuve. Par endroit, la terre a été emportée, restent des trous béants”, indique-t-il. Sans compter les tas d’immondices charriés par l’Argens jusque dans les parcelles.

Difficile pour l’heure de mesurer avec précision l’étendue des dégâts. Mais ils sont considérables. L’heure est au recensement et au nettoyage. Sébastien Perrin, en appelle à la solidarité (voir encadré) : “Les agriculteurs vont avoir besoin d’un sérieux coup de main dans les jours, mais aussi les semaines à venir. Les bonnes volontés sont bienvenues pour aider au nettoyage et à la remise en état.” Les bonnes volontés qui voudraient donner de leur temps et de leur énergie, pour participer aux nombreux chantiers à venir, peuvent aussi se tourner vers la cellule de crise, les JA ou la FDSEA du Var qui organiseront des journées de solidarité.

Drames humains et économiques

Au lendemain de la catastrophe, à Roquebrune-sur-Argens comme ailleurs dans la plaine, c’est le chaos chez Raphaëlle Vacherot, productrice d’orchidées. Dans la serre, l’eau est montée à plus d’1,40 m, engloutissant les tables de culture. Les quelque 100 000 plan-tes produites ici sont souillées de limon. Le système de chauffage est hors service, des vitres ont été brisées. Comme d’habitude, parce que c’est malheureusement devenu une bien triste habitude, employés, confrères, proches et autres volontaires s’affairent pour pomper, nettoyer, redresser, sauver ce qui peut l’être. Un collègue producteur de l’horticultrice charge les pieds-mères les plus précieux pour les mettre à l’abri chez lui. Pour le reste, sans chauffage dans une serre endommagée, c’est une terrible incertitude. “Ce qui est encore plus terrible, c’est que ça va faire dix ans que ça dure, et que rien n’est fait”, déplore Raphaëlle Vacherot.

“Il faut arrêter de nous dire que 2010 était un phénomène exceptionnel. Même si les crues ne sont pas toutes de la même importance, c’est quasiment chaque année, parfois deux fois par an. Et cette fois-ci encore, le niveau de l’Argens est monté à plus de 7 mètres, c’est comparable à 2010”, tempête sa voisine Claire Bertin, productrice de lauriers roses. Après 2010, face à la récurrence du risque, l’exploitation a dû considérablement réduire la voilure, de 100 000 à 30 000 plants annuellement. Cette année encore, une partie de la production a été emportée par le courant. La plupart des pots ont été renversés et sont restés là, couverts de boue. Un à un, il faut les relever puis les nettoyer. Le système d’arrosage est aussi touché. Les pertes de production se mesureront dans la durée, le risque étant de voir se développer des problèmes fongiques. Et déjà, les clients s’inquiètent pour les livraisons prévues au printemps prochain. “Vraiment, c’est usant. On n’en peut plus. Qu’on fasse les travaux dont on nous parle depuis dix ans ou qu’on nous exproprie ! Je suis prête à partir, si je suis suffisamment indemnisée pour m’installer ailleurs dans de bonnes conditions”, confie l’agricultrice.

Des perspectives d’avenir bien sombres

“Sur Roquebrune, c’est la huitième inondation en neuf ans, la neuvième pour le Var. Economiquement comme humainement, c’est intenable. Certains ne repartiront pas. Alors bien sûr, la priorité est d’accompagner les sinistrés, pour leur permettre de reprendre au plus vite. Mais dans un second temps, il va falloir traiter le fond du problème, se pencher enfin sérieusement sur les questions de l’urbanisation et de l’artificialisation des sols, et réfléchir à la vocation de cette plaine”, souligne Sébastien Perrin.

“C’est l’avenir de nos entreprises et de leur transmission qui est en jeu”, martèle Philippe Vaché, élu de la Chambre d’agriculture et président du syndicat agricole et horticole de Hyères. Sur le secteur, c’est le Gapeau qui a débordé, causant de lourds dommages aux productions maraîchères en particulier ainsi qu’à l’horticulture. Chez les Delgiudice, une des plus importantes exploitations productrices de fleurettes du département, c’est la troisième inondation en vingt ans. Ici, Elisio et son fils, Nicolas, cultivent 16 hectares d’anémones, renoncules, œillets de poète et pivoine en pleine terre, en plein air ou sous serres froides. Au plus fort de la crue, l’eau a envahi les parties basses sur quelque 4 hectares. Trois tunnels de renoncules sont perdus, et le système d’irrigation a été arraché. “Heureusement, les pivoines ne sont pas sorties à cette période. On n’est pas les plus mal lotis, on sait qu’il y a bien pire ailleurs. Mais ça reste problématique, surtout pour le matériel”, explique Nicolas Delgiudice.

Chez Robert Berardengo - qui produit du fenouil sur 3 hectares, et du céleri sur 5 hectares, mais aussi des cannes de Provence, à Hyères -, les champs de céleri ont été touchés. Sur 3 hectares, une fois l’eau retirée, reste la boue qui a gagné le cœur des plants. “Tant que ce n’est pas sec, on essaie de ramasser un peu et de nettoyer. Mais on sait bien que c’est peine perdue, ça va pourrir. La culture était magnifique, on n’avait pas eu de problème de maladie cette année. On a le débouché, et voilà qu’après un mois de production, tout est perdu”, constate-t-il impuissant. “C’est la quatrième fois que l’on est inondé depuis 1999. On connaît le risque, mais c’est de plus en plus fort, et de plus en plus souvent. Entre 1978 et 1999, on a oublié que la Gapeau pouvait sortir de son lit. On a construit, bétonné tout autour, et aujourd’hui les agriculteurs récupèrent toute l’eau. Pourtant, on reste les grands oubliés du PAPI du Gapeau”, dénonce le maraîcher.

“Je suis sur Hyères. J’ai commencé en 2009, je me suis installée en 2012. J’ai connu les inondations de 2010, 2011, 2014, 2018, et maintenant 2019. J’arrive tout juste à dégager quelques centaines d’euros de salaires par mois. Et j’ai dû trouver un deuxième boulot cette année pour m’en sortir”, témoigne la jeune Marine Renard, élue de la Chambre d’agriculture, la gorge nouée par la peine et la colère. “Maintenant on fait quoi ?”, interpelle-t-elle au nom de tous ceux qui, comme elle, sont à bout de souffle et se sentent abandonnés par les autorités.

Gabrielle Lantes


Dans une serre endommagée et désormais sans chauffage, Raphaëlle Vacherot tente de sauver ses orchidées.

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