Prédation : les éleveurs du Haut-Var interpellent l’État

Publié le 23 mars 2021

Accompagnés du maire de La Verdière et des représentants de la profession agricole, les Menut ont escorté le préfet, Jean-Paul Célet, sur le site de plusieurs attaques récentes (@G. Lantes).

En visite à La Verdière, le 15 mars, le préfet référent du Plan national loup et activités d’élevage a entendu la détresse et les revendications des éleveurs.

“On n’a plus de solution“, lance Christian Menut, éleveur ovin de La Verdière. Fils et petit-fils d’éleveur, il travaille aujourd’hui avec son fils, Guillaume. Leur élevage connaît la prédation depuis une bonne dizaine d’années. Mais, un cap a été franchi ces dernières années. “En décembre 2019 et janvier 2020, le loup a attaqué la bergerie. Et depuis la mi-décembre, cet hiver, on a déjà retrouvé 120 bêtes tuées, sans compter les manquantes. Tous les ans, on perd entre 200 et 300 brebis, c’est l’équivalent d’un petit troupeau“, expose Guillaume Menut.

Sur la commune, située entre trois zones de présence permanente du prédateur, la pression est de plus en plus forte, malgré les moyens de protection mis en place. “On a les chiens de protection, on met en place des parcs, la bergère ou le berger dort à proximité du troupeau la nuit. Malgré tout, le loup attaque, en plein jour maintenant. On voit bien qu’on est sur un système qui atteint ses limites“, juge l’éleveur.

Des spécificités à prendre en compte

Les difficultés rencontrées ont pu être présentées à Jean-Paul Célet, préfet référent sur la question du loup, invité par la profession et le maire de La Verdière à rencontrer les acteurs du territoire, parmi lesquels les représentants de la FDSEA, de la Chambre d’agriculture, du Cerpam, de la louveterie et de l’Office français de la biodiversité (OFB). “Pour la première fois en 2020, le niveau de prédation s’est infléchi au niveau national. Il faut donc identifier ce qui fonctionne, voir comment accompagner les éleveurs et améliorer ce qui peut l’être“, indique le représentant de l’État. Avant de rappeler : “Ma mission, c’est de mettre en œuvre le Plan national loup et activités d’élevage, qui repose sur deux piliers : le maintien du seuil de viabilité et du bon état de conservation de l’espèce protégée qu’est le loup, d’une part ; et la baisse de la prédation et la protection des troupeaux, d’autre part“.

Dans cette perspective, les agriculteurs du Var mettent en avant les spécificités à prendre en compte dans le département. “On est, dans le Var, sur un territoire pastoral qui a la particularité d’être sur des milieux fermés, où nos troupeaux sont davantage exposés et où les choses sont très compliquées“, souligne Nicolas Perrichon, élu de la Chambre d’agriculture du Var et président de l’Association des éleveurs de Canjuers.

Dans les collines boisées de La Verdière et des alentours, le troupeau des Menut a été attaqué à plusieurs reprises. “En forêt privée, c’est très embroussaillé. On a des méthodes de garde adaptées à ces milieux, j’y suis formée et je peux y tenir 1 500 bêtes, sans qu’aucune ne se perde. Mais pas avec le loup. Le temps d’aller d’un côté, parce que les chiens donnent l’alerte, le troupeau est attaqué de l’autre. C’est ingérable“, témoigne Marion Giraud, bergère chez les Menut depuis septembre dernier. Elle a vécu cinq des sept dernières attaques depuis son arrivée. “Aussi déprimée que les patrons“, elle partira en montagne cet été, parce que la pression y est moins forte. “On n’est pas là pour regarder les bêtes mourir. On les garde, on les soigne, on dort avec elles, on se lève en pleine nuit dès que ça bouge et rien n’y fait. J’ai l’impression de ne pas pouvoir bien faire mon travail. C’est épuisant“, confie la bergère.

Besoins d’accompagnement renforcé

La configuration du milieu gêne aussi les interventions de protection et de prélèvement. Dépêchée par l’OFB depuis trois semaines chez les Menut, pour répondre à l’intensification des attaques, la brigade loup n’a pas pu tirer une seule fois. Idem pour la louveterie. “D’abord, il faut arriver à voir le loup, s’assurer que c’en est bien un avant de tirer. Le temps de viser, il est parti“, explique Marc Gataud, lieutenant de louveterie, qui demande des moyens. “Aujourd’hui, il existe du matériel performant qui permet d’intervenir plus efficacement et de façon sécurisée. Mais les lieutenants de louveterie sont des bénévoles, et ne peuvent pas s’équiper seuls“, plaide-t-il.

Selon la DDTM, les besoins ont été identifiés et chiffrés à une centaine de milliers d’euros. Alors que la dépense publique s’élève à 30 millions d’euros pour financer les moyens de protection et les indemnisations, Jean-Paul Célet en appelle aux collectivités territoriales. “36 départements sont concernés. Sans les collectivités, on n’y arrivera pas“, répond clairement le préfet. Alors que le ministère de l’Agriculture finance 80 % des mesures de protection via le fonds européen du Feader, le ministère de la Transition écologique abondant pour les 20 % restant, le président de la FDSEA du Var pointe un déséquilibre difficilement compréhensible pour la profession. “Au ministère de l’Écologie, ils veulent protéger le loup, mais ils ne veulent pas payer pour ça. Ils ne veulent pas d’élevage intensif, mais ils ne défendent pas le pastoralisme. On a un vrai problème“, s’agace Sylvain Audemard.

La profession attend également des évolutions réglementaires, notamment sur les critères de zonage, qui définissent les secteurs les plus prédatés. “Les Menut sont passés du top 200 au top 50 des troupeaux les plus attaqués en France, en seulement quelques mois. Pourtant, la commune n’atteint pas le nombre d’attaques pour passer en cercle 0, niveau le plus élevé, qui donne droit à un meilleur accompagnement. Il faut pouvoir abaisser les seuils, ou gérer cette question à l’échelle des massifs plutôt qu’à celle des communes, pour lesquelles les critères sont trop hauts quand il y a peu d’élevage“, défend Claude Font, secrétaire général adjoint de la Fédération nationale ovine. Les éleveurs réclament également davantage de réactivité et de possibilités de tir quand la pression lupine est trop forte. “On a besoin d’avoir des autorisations de tirs et un appui encore plus fort de la brigade loup, pour pouvoir cibler les meutes qui posent le plus de problèmes et causent de lourds dommages aux troupeaux“, défend Nicolas Perrichon. Des dommages dont la prise en compte fait toujours débat. Car, au-delà des brebis tuées, il y a les infections développées par les brebis mordues ou les avortements, et autres problèmes dus au stress généré par la prédation sur les troupeaux. Des réflexions sont en cours sur ce sujet comme sur celui du zonage.

En 2020, près de 12 000 animaux tués et 3 700 attaques ont été comptabilisés en France, où la population de loups est évaluée à 580 individus. Une estimation bien en-deçà de la réalité pour les éleveurs. 

Gabrielle Lantes

 


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